Halina Birenbaum
« La vie comme l'espoir »
Ma jeunesse et le siècle de l'Holocauste
Survivante des années de tragédie de
l'Holocauste, j'ai retrouvé ma liberté avec le vide au cœur. Orpheline dans les ruines de Varsovie, je me trouvais
suspendue dans le vide. Il n'y avait rien autour de moi, rien en moi...
Pourtant je tenais une miche de pain dans les mains et pouvais la découper à volonté, mais j'étouffais entre
mes quatre murs, j'étouffais en moi.
Je ne voulais pas imiter ma
mère qui s'occupait seulement de son intérieur, de la cuisine et du ménage avant la
guerre, mes quinze ans pesaient davantage que son âge!
Quel chemin ai-je traversé de mon enfance
jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort des années de guerre et d'occupation.
Combien de fois, paralysée par la peur,
j'ai regardé la mort dans les yeux, dans le suspense des derniers moments ; tant
de monde brûlait sous mes yeux - comment affronter la vie quotidienne en liberté avec ces images et ces voix hantant ma mémoire ?
Je rêvais que si je
survivais à cet enfer, j'habiterai une île déserte... Si je survis... car dans mon cas, cela était très peu probable, les lois nazies condamnant
tout le peuple juif et, en premier, les vieillards, les malades et les enfants à l'extermination.
Je vivais de façon illégale, même dans les
camps. Là, seuls les êtres jeunes et aptes au travail d'esclavage étaient autorisés, mais même cela dépendait des
besoins du moment...
Les autres étaient gazés tout de suite. Ma vie sauve et mon existence sont
dues à une suite de hasards... jusqu'à aujourd'hui.

Halina
Birenbaum, survivante de l'holocauste, écrivain et poète, 2002
En septembre 1939, j'avais dix ans et étais élève de troisième année à l'école primaire.
Mes parents m'aimaient, j'avais
deux frères aînés, des grands-parents maternels, paternels et une
grande famille. Nous étions
une famille modeste. Marek, mon frère aîné, âgé de onze ans de plus que moi, étudiait la médecine, très doué et travailleur, Hilek, sept ans de plus
que moi, était élève à l'école professionnelle, mon père travaillait comme représentant de commerce, ma mère s'occupait de notre foyer et brodait au
crochet pour gagner un peu d'argent.
Apprenant la nouvelle de la
guerre très
proche, mes grands-parents maternels et les sœurs de ma mère avec leurs familles arrivèrent à Varsovie.
Ils pensaient que, dans
la capitale, ce serait plus facile de vivre qu'à Zelechow, ville de province. Ma
famille paternelle resta à Biala Podlaska, à l'est de la Pologne.

Ma mère Pola
Perl (née Kijewska) à Zelechow, avant la guerre.
Le 1er septembre, la
sirène d'alarme
retentit, et ce fut pour moi la fin de l'école.
Le ciel de Varsovie se couvrit
d'escadrons de Messerschmitts allemands, les bombes incendiaires et
destructrices se déversèrent sur la ville. Les incendies se déclanchèrent partout, on ne pouvait pas les éteindre. Les maisons s'écroulaient, des milliers de gens furent
ensevelis sous les décombres.
Cet enfer dura trois
semaines. La nourriture et l'eau manquaient. Dans les magasins brûlés, on pillait
les boîtes de conserves, les concombres en saumûre, la confiture. Les gens
transportant de l'eau de la Vistule, succombaient sous les éclats des
bombes et des obus. Le jour
et la nuit, on entendait le bruit des détonations, on voyait les lueurs des incendies, on
sentait l'odeur de brûlé et de
décomposition
des cadavres, on entendait le rugissement des sirènes et la voix des hauts-parleurs annonçant : « attention, ils arrivent,
ils viennent de passer, ils arrivent... ! »
Le jour de la plus grande fête juive, « Yom-Kippour », les Allemands
bombardèrent
avec acharnement le quartier habité par
les juifs et notre rue fut incendiée. C'était la nuit, après une période de jeûne
et de prières ferventes. Nous sortîmes en courant de la maison en flammes en emportant quelques objets,
trouvant abri dans une cave appartenant à des gens que nous connaissions. Cet
endroit était surpeuplé, sentait à la fois le moisi et la respiration des gens. Un indescriptible sentiment d'accablement nous
envahissait.
Certains, particulièrement traumatisés, perdaient la raison, bredouillant des
mots insensés.
J'observais les adultes. Leurs visages et leurs comportements reflétaient les évènements violents qui se déroulaient. Le monde s'écroulait autour d'eux. Mon insouciance
d'enfant s'évanouissait.
Enfin, tout devint silencieux
mais ce fut le silence de la défaite,
de la destruction et du deuil. Dans les rues, on voyait les gens avec leurs
baluchons. Ma famille commença également à chercher un toit. Pour la première fois, je vis les Allemands, ils
marchaient au pas, hautains dans les rues détruites de Varsovie. J'avais l'impression
de voir un mur de péril,
de mort invincible, s'abattre sur nous. Les gens se bousculaient pour obtenir
du pain, les soldats allemands tiraient les juifs de la queue pour les maltraiter.
Nous trouvâmes une chambre chez une dentiste paralysée par les bombardements, son mari dentiste était mort avant la guerre. Elle vivait
avec ses enfants, deux filles et un fils, prothésiste, occupant une pièce. Les quatre autres pièces et la cuisine étaient louées. Sa fille cadette Elusia, âgée de deux ans de plus que moi et son autre fille
Erna, d'un an plus jeune que moi, habitant une autre pièce avec leurs parents, devinrent mes
amies. Nous habitâmes
ensemble jusqu'à la déportation.
Sur l'ordre des Allemands, tous
les juifs, à partir
de l'âge de
douze ans, devaient porter un brassard blanc avec une étoile de David bleue sur l'avant-bras
droit pour les différencier
des autres dans la population. Les nazis organisaient les rafles de juifs, les fusillaient sous
n'importe quel prétexte ou sans aucun prétexte. Les juifs n'avaient pas le droit de prendre les
trams ni les trains, de prier dans les synagogues ni de se
rassembler en groupes plus importants. A partir de sept heures du soir le
couvre-feu était obligatoire.
Dans la journée la foule inondait les rues. Un trafic de vêtements usagés, de draps, de
linge s'installa afin de vendre et ensuite d'acheter du pain de plus en plus
cher et de qualité de plus en plus médiocre, des pommes de terre gelées, de la semoule et du bois humide. Pourvu que
nous puissions survivre au jour le jour, espérant qu'après la défaite des Allemands la vie
redeviendrait normale - pensions-nous.
Mais la terreur augmentait
chaque jour. Les maladies et
la faim sévissaient.
De temps en temps, une voix déchirante
s'élevait,
annonçant :-
« Les Allemands ! » et les camions arrivaient dans les rues
surpeuplées.
Les soldats SS descendaient et tiraient en direction
des gens qui fuyaient, ils arrêtaient
les hommes au cri de « Halt!»,
les rouaient de coups et les dirigeaient vers les camions. Ils entraient dans
les maisons et les boutiques juives pour les piller, emportant des meubles, de
la marchandise et d'autres objets. Leurs propriétaires, surtout les hommes, les pères, et les fils, étaient fusillés.

Muranowska à
Varsovie, avant la guerre.
Les rumeurs au sujet du ghetto
pour les juifs se confirmèrent, les
prédictions
les plus invraisemblables, s'avérèrent être
vraies. A la fin de l'automne 1940, un haut mur nous sépara des aryens. Sur l'ordre des
Allemands, tous les juifs devaient quitter leurs appartements dans l'heure et
se rendre dans le quartier le plus misérable de Varsovie qui leur était destiné. Les autres juifs de province, venant de
petites villes et de villages, furent contraints au même sort. Ceux qui étaient faibles ou malades furent tués dans leurs lits ou sur la route.
Des centaines de milliers de gens
n'avaient plus de toit, plus rien ! Ils vivaient dans des écoles surpeuplées et d'autres bâtiments publiques qu'on appelait «Les points ».
Ces gens, vivant dans la saleté, mourraient
massivement de faim et d'épidémies. On manquait d'abris pour loger
toutes ces personnes déplacées. Gonflées par la faim, gelées, elles s'étendaient dans les rues, dans les cours,
sur les paliers, et mendiaient. Les rues étaient jonchées de cadavres, recouverts de journaux, car on
n'arrivait pas à les
ramasser, il fallait attendre une charrequi les transportait vers les fosses
communes.
paces gens, apprenant la vie dans un monde d'abîme et de destructions. D'autres enfants et
moi jouions dans la rue en nous heurtant à la foule, en pésence de ces cadavres recouverts de
journaux.
Plus tard, « le conseil
'immeuble » nous demanda de faire une collecte d'argent pour aider des
mendiants et des voisins soufrant de la faim. Nous attachions de petits rubans de
papier aux passants pour qu'ils nous donnent quelques sous. Parfois nous
organisions des soirées
chez des familles plus aisées en
déclamant
de la poésie et
en chantant les chansons d'avant guerre ou du ghetto. Evidemment, seuls les enfants qui n'avaient pas été encore
affaiblis par la faim participaient.
A cette époque, ma
famille n'avait pas encore faim. Marek travaillait dans un hôpital juif et
gagnait de l'argent en soignant des malades. Un propriétaire polonais de l'usine de
conserves « Maggi »,
pour qui mon père servait d'intermédiaire dans les livraisons de marchandises vers la Galicie, nous
fournissait au ghetto des haricots, du sucre et des conserves au lieu de payer
mon père en liquide Nous éprouvions de plus en plus de difficultés à acheter quelque
chose avec de l'argent, lequel perdait constamment de sa valeur alors que les
prix des produits montaient d'heure en heure. L'usine de Monsieur Strojwons se
trouvant à la limite de la frontière du ghetto, nous pouvions entretenir le contact avec lui de temps à autre.
Les produits ainsi obtenus étaient le plus
souvent revendus pour acheter du pain, des pommes de terre et du bois pour nous
chauffer.
Dans ces conditions
j'arrivais encore à m'instruire sous le contrôle sévère de mon frère aîné et à acquérir les
connaissances équivalentes aux trois années d'études entre la troisième classe de l'école primaire
et le collège. Marek m'apprenait également le français, peut-être pour oublier la triste réalité - ou peut être dans
l'espoir qu'après la guerre je ne serais pas en retard dans mon éducation...
Je lisais également
beaucoup de poésies que j'apprenais très rapidement par cœur.
Cela me permettait
d'oublier la terreur ambiante, les mauvaises nouvelles des victoires allemandes
sur les fronts, de l'extermination des juifs par le gazage à Chelmno, Belzec
et le plus horrible de tout, à Auschwitz !... A partir de onze
ans. je commençais à écrire ce qui se passait autour de nous, ne
supportant plus l'accumulation de toutes ces atrocités et des commentaires désespérés des adultes.
Deux fenêtres de notre
chambre furent couvertes de contre-plaqué, une flamme qui sortait du tuyau à gaz nous
servait de lumière, plus tard, ce fut une lampe à pétrole malodorante. Nous dormions par
terre, mes parents et mes deux frères sur des matelas et moi, la plus jeune, sur
une couverture (ce sort me révoltait. mais ma mère avait pour principe qu'il fallait céder la place aux personnes plus âgées). Quand tous les juifs furent enfermés dans le ghetto, les amis de mes parents
nous donnèrent
un divan, une table et quatre chaises. Encore une fois, j'étais obligée de céder... il manquait la cinquième chaise. Par
contre, j'obtins le matelas de mes frères qui dormaient déjà sur le divan.
Heureusement notre rue fut inclue
dans le ghetto et nous n'étions
pas obligés,
comme la plupart des juifs, de chercher un autre logement. A plusieurs
reprises, les Allemands diminuèrent
la surface du ghetto, les gens n'avaient plus de toit et restaient tout
simplement dans la rue, ils mourraient massivement. La famille de notre
dentiste souffrait de la faim depuis le début puisque personne ne payait son loyer et ne
soignait ses dents.
Deux ans de Ghetto s'écoulèrent. Je rêvais qu'un matin, au réveil, les Allemands quitteraient Varsovie,
disparaîtraient
aussi subitement de notre vie qu'ils y firent irruption. A la fin du mois de
juillet 1942, ils collèrent
partout des affiches en polonais et en allemand annonçant le déplacement de la population juive vers l'est.
Seules les quelques personnes indispensables travaillant dans les échoppes et dans les usines du côté aryen, fabriquant des uniformes et des chaussures
pour l'armée
allemande, pouvaient rester. Ces juifs obtiendraient des « Aussweise » - des laissez-passer. Bientôt ces « laissez-passer » prirent
la valeur de « permis de vivre » et se vendirent à des prix exorbitants.
La panique et le désespoir se propagèrent dans tout le ghetto. La nouvelle du suicide de A.
Czerniakow, président du conseil juif, arriva au comble de nos malheurs. Le président, obéissant toujours aux ordres allemands,
avait refusé de
signer l'ordre de déportation
et ce geste provoqua la divulgation des suppositions les plus incroyables. Immédiatement, toute la nourriture disparut.
Les mots : action, blocage, déportation,
wagons, « Umschlagplatz »
exprimèrent
notre seule réalité et la seule véritable préoccupation dans notre vie. Nous n'avions
pas encore pris connaissance de Treblinka... L' « Umschlagplatz ou
simplement Umschlag » était
une grande place délimitée et gardée, devant l'école à Stawki, que Hilek avait fréquenté jusqu'au début de la guerre. C'est ici que
stationnaient les wagons à bestiaux
destinés à la déportation journalière des juifs, raflés par les Allemands.
....... Les premiers déportés furent les expulsés, vivant dans les
« points », ensuite, ce fut au tour des mendiants de la rue, des
malades, des infirmes, de ceux enflés par la faim, des gelés.
Je ne posais pas de
questions à mes parents, je ne leur demandais rien et ne m'étonnais de rien
- la peur de la mort était omniprésente, on la lisait sur le visage des gens. Même les petits enfants comprenaient
que pour se cacher et ne pas être déporté vers « l'Est », énigmatique et terrifiant,
il fallait se taire, parfois retenir sa respiration, se soustraire à la vue de tous,
dissimuler son être illégal dans le noir, ne pas laisser entendre le battement de son cœur...
Nous nous vêtîmes de nos meilleurs vêtements, en couches superposées : linge, robes, pulls, mîmes même nos
meilleures chaussures pour pouvoir nous changer ou faire le troc contre de la
nourriture si nous étions pris et déportés dans un terrible camp. Ma mère
prit un peu de provisions dans un panier : de la farine, de la semoule, du
sucre en morceaux, une bouteille d'huile. Nous fîmes nos adieux à nos voisins. A
ce moment, nous ne savions pas qu'on se quittait pour toujours.
L'appartement de la tante Féla, la sœur
cadette de ma mère, se trouvait dans une autre rue au cinquième étage. Nous
pensions qu'on ne viendrait pas nous chercher si haut pour nous emmener à « l'Umschlag»...
Ma mère voulait rester près de sa sœur bien aimée. Les Allemands
sortirent mon oncle du train, malgré ses papiers en règle et le fusillèrent. Leur fils Kuba du même âge que Hilek
fut déporté au travail obligatoire à Starachowice et nous perdîmes sa trace.
C'était encore avant les déportations à Treblinka... Ma tante avait seulement sa fille Halina près d'elle, qui était de deux
ans mon aînée. Nous restions ensemble.

Ma mère Pola Perl (née
Kijewska) sur la gauche, accompagnée de sa sœur à Zelechow; Pologne, avant la
seconde guerre mondiale.
Cette photo m'a été remise par Mme
Vinograd, amie de ma mère ayant émigrée en Israël avant la seconde guerre
mondiale. Je n'ai pu retrouver de photo de père et de mon frère pendant cette
période.
Les rafles commencèrent vers huit heures du matin et ce
jusqu'au soir.
Tous les jours, les rues furent
bloquées,
des milliers de juifs arrêtés et conduits en colonnes à « l'Umschlag». Les maisons et
appartements furent fouillés à chaque étage, les cachettes dans les greniers et
dans les caves également.
Les portes cédaient
sous les coups des barres de fer, le bruit des fusillades retentissait, les
coups pleuvaient et les gens furent forcés de se mettre en colonne dans la rue d'où ils partaient sous l'escorte armée des soldats SS vers les wagons.
Tous les jours, le nombre de juifs
déportés atteignait 15 000 à 17 000, le remplissage maximum des wagons !
Les actions prenaient de plus en
plus d'ampleur et le nombre de gens raflés augmentait. Les rues se vidèrent, maculées de traces de sang. Les maisons et les
appartements abandonnés
subsistèrent -
ville fantôme
avec des objets éparpillés : photos, lettres, oreillers éventrés, plumes volant de partout. A chaque sifflement de locomotive
mon cœur se serrait, je pensais :-« tu partiras aussi, c'est ce qui
t'attend, une destination horrible et la fin de tout !... »
Mon père trouvaun grâce à unparent, nous n'avions pas d'argent pour payer un pot-de-vin. Ainsi, en tant que juif « productif », il obtint le certificat qui devait le protéger, lui, sa femme et moi. Le directeur de l'uside chaussures, propriétaire de cette usine avant guerre, l'embaucha. Cependant, ni ce travail bien payé, ni les responsabilités qui en é